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Un poignard dans le coeur du pastoralisme

Un poignard dans le coeur du pastoralisme

Articles extraits du dossier "Pastoralisme, loup, prédation" paru dans le numéro  de l'Espace Alpin du vendredi 22 janvier 2010

« Le pastoralisme méditerranéen ovin est la clef de voûte du maintien d'une nature ouverte, accueillante, riche en biodiversité, dans laquelle le multiusage des espaces parcourus par les troupeaux est devenu la règle. Or, cette légitimité toute nouvelle du pastoralisme dans ce qu'il est convenu d'appeler l'agri-environnement a été brusquement remise en cause par le retour d'une espèce emblématique de cette vie sauvage, le loup, qui revient en France depuis l'Italie avec un statut de protection
intégrale (1) » .Au fil des ans, ont été mises en place des protections anti-prédation, qui occasionnent bien des difficultés aux éleveurs, modifient non sans conséquences négatives les pratiques en place et qui, hélas, n'ont pas fait reculer significativement la prédation. L'extension de la zone d'occupation du loup s'accompagne d'une explosion du coût de cette gestion et par une tentation, en période de crise, de réduire à la fois les aides à la protection et le cadre d'indemnisation lors de prédations. Ce ressenti est plus ou moins marqué suivant les départements. N'est-on pas arrivé au terme d'un système basé sur la protection des troupeaux ? L'heure n'est-elle pas venue de gérer enfin la population de loups et d'abandonner « la vision d'un pseudo développement naturel du loup fantasmé par ses admirateurs ? ».

(1) Marc Vincent, INRA

Une surcharge de travail

Le retour du loup dans les zones d'élevage ovin extensif a remis en question les pratiques pastorales. Le regroupement nocturne quotidien du troupeau et la modification de sa conduite, la mise en place et l'entretien des parcs de nuit, le nourrissage des chiens de protection ainsi que la recherche des victimes d'attaques de loup, représentent en moyenne une surcharge de travail de 7h par jour pour des troupeaux en estive de 2000 têtes, d'après une étude du CERPAM et de l'Institut de l'Élevage.

La prise en charge de ces tâches supplémentaires a fait l'objet d'aides de la part de l'Etat ; qu'il s'agisse de l'embauche d'un berger ou d'un aide berger ou la prise en compte d'un gardiennage renforcé effectué par l'éleveur lui-même. Cette dernière «compensation » a été supprimée en 2009, provoquant une forte inquiétude dans

la profession. Elle a été réactivée pour 2010 ; jusqu'à quand ? De façon générale, environ 20% du coût reste à la charge de l'éleveur.

Cependant, cette mesure se révèle parfois inadaptée. En effet, « la cohabitation du berger et de l'aide berger peut être difficile, même lorsque les logements sont adaptés ce qui est rarement le cas : leur collaboration implique une grande promiscuité qui peut perturber les habitudes de travail ». L'embauche d'un berger est difficilement rentable sur les petits troupeaux, malgré les aides proposées. La question de leur protection reste posée, notamment pour les éleveurs pluri-actifs. D'autre part, « recevoir de l'argent c'est bien mais recruter une personne compétente et de confiance, vivre avec elle 24h/24h dans une cabane de quelques m2, la nourrir, faire l'avance de son salaire, etc...c'est une autre histoire » constate un éleveur. Enfin, le gardiennage des troupeaux pendant l'estive implique la réalisation d'aménagements

pour offrir une vie décente aux intéressés. Il s'agit : de la construction ou la restauration de cabanes d'alpage ; de l'électrification des cabanes, souvent par la pose de panneaux solaires ; de l'équipement des cabanes en douches et sanitaires ; de pistes d'accès aux cabanes, qui facilitent également le transport des moyens de  protection ; de la pose de clôtures de protection le long des barres rocheuses et autres escarpements afin d'empêcher les dérochements. Ces investissements sont principalement à l'initiative des collectivités territoriales qui les financent. Et même si elles peuvent bénéficier de crédits européens dans le cadre de la mesure 323 C

du Plan de Développement Rural Hexagonal, les communes de montagne, souvent peu aisées, aujourd'hui s'essoufflent. Jean-Pierre Imbert, éleveur à St Véran,
remarque : « Les aménagements pastoraux pèsent lourd dans le budget des communes montagnardes. Prenons un exemple. Une commune perçoit 12 000€ pour la location de son alpage. Elle va devoir investir pas moins de 90 000 € dans une cabane à cause des contraintes qui pèsent sur ces aménagements. Et cela pour
deux mois de présence ! La tentation sera forte pour elle de tout laisser tomber et d'abandonner l'estive ».

Des contraintes mal vécues

Le site Internet gouvernemental dédié au loup reconnaît : « Des parcs de regroupements nocturnes des troupeaux ont été financés. Ces parcs sont généralement constitués de filets mobiles ou de fils électriques alimentés par des électrificateurs photovoltaïques. Les parcs facilitent le regroupement néanmoins là aussi les conséquences sur les animaux et l'écosystème ne sont pas anodines. Dans l'enceinte de ces parcs, les déjections des animaux s'accumulent : les risques de piétin augmentent en cas de mauvais temps, la flore perd de sa biodiversité et que penser encore de leur impact paysager ? On pourrait aussi parler des allers et

venues des brebis qui érodent chaque jour un peu plus les drailles... » Depuis des années, la profession tire la sonnette d'alarme. Aujourd'hui plus qu'hier dans la mesure où la situation ne peut que s'aggraver. En effet, les alpages sont de plus en plus surchargés, explique Nathalie Girard de la CA05. Dans les Alpes de Haute Provence, la sécheresse qui sévit diminue d'autant les troupeaux sédentaires ; dans les Hautes-Alpes, l'arrivée du loup dans des zones « inhabituelles » modifie la pratique pastorale.

La présence de chiens, principalement des patous, à l'intérieur du troupeau, non seulement a un coût pour l'éleveur mais également ce dernier doit gérer d'éventuels dérapages de l'animal face à des touristes. Les incidents se multiplient malgré les formations proposées par différents organismes. Encore un élément qui empoisonne

la vie du berger ; un berger qui veut certes s'adapter mais point trop n'en faut !

Anne Dume, en charge du dossier loup à la DDT 04 remarque cependant : Comme en 2008, on constate que sur les troupeaux non protégés par des Patous, les attaques provoquent de nombreuses victimes. Le nombre d'incident avec les chiens de protection reste minime au regard de cette présence, au total 8 incidents ont
fait l'objet d'un signalement à la DDEA04 : 2 plaintes ont été déposées suite à morsure et on relève 6 courriers ou fiches incidents : 3 suite à des frayeurs, 1 pour morsure sur chien de compagnie, 2 pour problèmes de voisinage.

« Nous essayons tous de mettre en place le maximum de mesures de protection mais, il faut bien constater que les petits troupeaux sont laissés de côté même si, en 2009, leur situation s'est un peu améliorée. Posons-nous la question de la rentabilité du système ! En appliquant toutes ces mesures de protection, nous arrivons à diminuer la casse mais nous sommes tous inquiets quant à la pérennité de ces mesures » conclut Jean-Pierre Imbert.