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Et demain ? Un nouveau système d'indemnisation

Extraits du dossier "Pastoralisme, loup, prédation" paru dans le numéro de l'Espace Alpin du vendredi 22 janvier 2010

Et demain ?

D'aucuns souhaiteraient que le loup quitte le territoire alpin, ils ne sont plus qu'une poignée à y croire encore; d'autres se battent pour une régulation drastique du  prédateur et enfin certains sont sur la ligne de flottaison ! Demain, les uns et les autres se retrouveront pour un combat vital : obtenir encore de l'Etat des compensations à la présence du loup sur le territoire.

« Un nouveau système d'indemnisation ? »

Pierre Yves Motte, président de la Chambre d'agriculture des Hautes-Alpes, est le représentant de l'APCA (Assemblée Permanente des Chambres d'Agriculture) au Groupe national loup ; un groupe qui se réunit seulement deux fois l'an !

«Force est de constater, avec beaucoup d'amertume, que continuer à se battre pour retirer le loup de nos montagnes est devenu misssion impossible dans les  circonstances actuelles, nous l'avons compris depuis plusieurs années. On pouvait gesticuler, se battre, les gouvernements successifs ne l'ont jamais envisagé. Il faut certes mettre fermement en avant l'incompatibilité loup – élevage mais le plus important est de tout mettre en oeuvre pour que le préjudice subi sur les troupeaux soit le moins néfaste, le moins dommageable pour tous. En 2009 , de nombreux petits éleveurs se sont sentis abandonnés. On commence à quantifier les dégâts du loup sur le troupeau même si nous avons du mal à les faire reconnaître ; mais les conséquences environnementales de la prédation : modification des pratiques, prélèvements sur la faune sauvage... personne n'est en mesure de les quantifier. Quant aux conséquences économiques sur d'autres activités, notamment au prises en compte.

Au sein du Groupe national loup, l'ambiance reste assez tendue entre les pro loups et le monde de l'élevage. L'arrivée du loup dans des zones où l'on ne l'attendait pas ne trouble pourtant ni les écologistes ni l'Etat. Pourtant, l'explosion des enveloppes budgétaires est un risque. La volonté de budget contraint malgré cette expansion du  prédateur, risque de modifier le système d'indemnisation. Déjà, dans les Hautes-Alpes, on peut parler d'une tendance restrictive. Aujourd'hui, tout est matière à disculper le loup d'une attaque ; on a le sentiment que l'Administration met tout en oeuvre pour minimiser les conséquences de la présence du loup. Cela génère une mauvaise ambiance au niveau local alors qu'au niveau national, il semble que les associations de défense aient pris conscience que le nombre de loups était suffisant.Au vu de l'extension du territoire couvert par le loup, il faudra bien à un moment donné réfléchir à une régulation ; régulation qui n'incombe en aucun cas aux éleveurs. Actuellement, démarre une étude sur l'impact économique et social du loup sur les exploitations agricoles. C'est une initiative que je demandais depuis longtemps et qui n'a jamais été prise jusqu'ici. Les premiers résultats devraient tomber dans 6 mois. L'impact de cette étude peut être précieut d'autant que les ministères de l'Agriculture et l'environnement commencent à toucher du doigt le fait que le système de constat d'indemnisation est lourd. Ils réfléchissent à un système de forfait ou à un système déclaratif afin d'alléger la procédure qui est coûteuse en moyens humains. La profession est très réservée sur le système du forfait qui est une sorte d'ICHN loup. D'abord c'est très budgétivore ! Ensuite, on risque d'avoir une petite indemnité qui ne correspond pas à la prédation ; celle-ci pouvant être énorme. Si on répartit l'enveloppe actuelle entre toutes les têtes de bétail de la zone loup, on arrive à moins de 1€/tête bétail. Nous voilà loin de la réalité de la casse ! La profession agricole penche plus pour le système déclaratif même si, une fois de plus, c'est la responsabilité de l'éleveur qui est engagée ».

Ils ont dit...

Frédéric Esmiol, président de la Chambre d'agriculture des Alpes de Haute-Provence, constate : « Si on a vu une avancée dans les mesures de lutte quoi qu'il en soit on ne peut que constater que cela ne fonctionne pas. Rien ne marche ! même quand s'exprime la volonté d'éliminer un loup. Si on a une évolution positive du protocole, dans la pratique on n'est pas bon. Aujourd'hui, la pression du loup est identique, aussi forte. Il faut arriver à gérer le loup c'est-à-dire à en limiter le nombre et mettre des moyens importants pour aider les éleveurs à s'adapter. Or, il se murmure que certaines aides pourraient disparaître... C'est impensable. En aucun cas les éleveurs ne doivent  supporter cette charge supplémentaire qu'est la présence du loup. Il est absolument nécessaire que soient pérennisées les aides pour se protéger. Que l'on donne enfin le droit aux bergers de se défendre. Il est piquant que se soit seulement aujourd'hui, après l'attaque dans le Lubéron, sur la montagne de Lure, que l'on prenne conscience d'un problème que l'on a bien voulu ignorer jusqu'à présent. Il faut continuer à se battre tous ensemble pour qu'il soit régulé ».

Francis Solda, président de la FDO04, a vu cet été, son troupeau attaqué sur la montagne de Lure à 1 700m, dans une zone boisée. Sur 72 brebis une vingtaine  seulement ont été retrouvées. « Dans ces zones, il faut retirer le loup ou enlever les bêtes », remarque non sans amertume F. Solda. S'il est difficile pour l'Etat, il le reconnaît, de payer les bêtes disparues, ce responsable professionnel souhaiterait que les bêtes retrouvées soient indemnisées plus cher ; « globalement ce serait plus juste ». Il ajoute : « La seule mesure de protection efficace c'est le chien ; mais le problème c'est qu'il nous cause bien du souci sur l'estive avec les promeneurs. Ces  derniers ignorent que les éleveurs louent la montagne, payent pour cela et que ce n'est pas un terrain public ! Nous avons une pression énorme. L'ignorance en la matière est crasse... Il faudrait interdire que le promeneur s'approche à moins de 100m du troupeau. Pour Francis Solda, « Sans une population de loups acceptable l'agriculture de montagne crèvera ».

Une situation catastrophique

De retour d'une réunion du Groupe national loup, à Paris, le 12 janvier, Jean Lagier Tourenne, président de la FDSEA05 constate que, lors de cette séance, il n'a été fait que le bilan des attaques et des mesures 323C1. C'est lors d'une prochaine réunion, en février que sera validé le nombre de prélèvements consentis ; l' arrêté devrait  paraître en mars. Une date qui est plus précoce qu'en 2009 ce qui satisfait la profession. Cependant, Jean Lagier Tourenne relativise l'importance de cet arrêté : « on peut bien décider de prélever 50 loups ! cela ne changera rien puisqu'au final on n'en prélève aucun... Pour obtenir le droit à un tir de défense, il faut un permis de chasse. Or, de nombreux éleveurs ne valident pas le leur, c'est un vrai problème juridique. D'autre part, les bergers sont peu nombreux à savoir tirer. Au niveau des indemnités, notre  espoir réside, pour avoir une situation plus juste, dans la future carte d'identité des ovins. L'administration saura parfaitement avec les boucles électroniques, de quoi se compose notre cheptel. Il doit donc être plus facile de prendre en compte les bêtes disparues. Espoir également suite à une étude qui est menée et qui va montrer les conséquences de la présence du loup dans différentes zones.

Il faut se souvenir, qu'en 2008, au cours d'un Conseil national loup, l'Etat avait dit qu'il souhaitait travailler à enveloppe constante c'est à dire qu'il était hors de question de faire exploser le budget indemnisation. Or, l'extension du loup fait qu'aujourd'hui, au niveau national, les moyens de protection coûtent une fortune ; chiffre auquel s'ajoutent plus de 800 000 € d'indemnités sans compter tout le reste : salaires des gardes, administratifs, etc. De ce fait, nous constatons aujourd'hui de nombreux problèmes au niveau des constats. Le doute doit toujours bénéficier à l'éleveur ! Nous faisons remonter cet état de fait à qui de droit ».

Jean Lagier Tourenne estime quant à la situation actuelle : « C'est une bataille perdue que de vouloir enlever le loup de nos territoires. Il y a un lobby écologiste qui tient le haut du pavé. Il reste une possibilité : parquer les loups dans des zones bien précises. La situation devient carrément catastrophique; les éleveurs vont baisser les bras les uns après les autres. De plus, depuis 15 ans, on détruit nos alpages avec les parcs de nuit, de jour... Pendant des siècles, les éleveurs ont été de formidables protecteurs de la biodiversité ; aujourd'hui, ils en sont réduits à regarder, consternés, les modifications qui réduisent à néant tout un acquis, toute une richesse ».


C'est un scandaleux gaspillage !

Les bêtes d'Alexandre Féraud transhument à Costebelle, au coeur des Monges, sur la commune d'Authon. C'est un territoire où le loup a fait de sérieux dégâts voilà quelques années ; puis il s'est fait discret mais depuis l'an dernier, le voilà qui rôde à nouveau. Il y a peu, un chasseur a aperçu cet animal, dans un pré non loin de Thoard, ils étaient deux à dévorer allègrement un sanglier. Au-dessus de la bergerie d'Alexandre, à La Pérusse, une jeune éleveuse, au printemps dernier, a entendu le loup hurler, la nuit. Le lendemain matin, ses brebis n'ont pas voulu sortir de la bergerie ; elles sentaient la présence proche du prédateur.

Le loup fait partie de la vie d'Alexandre Féraud.L'été, il ne se passe pas de jour sans qu'il ne s'inquiète pour son troupeau. La pression est forte sur l'alpage. A l'inter saison, autour de la Pérusse, il est aux aguets quand les bêtes sortent et il les rentre tous les soirs. Il ne perd aucune occasion de débattre du sujet loup et d'expliquer inlassablement à ceux qui ne sont pas issu du tissu agricole, à quel point cette bête est incompatible avec le pastoralisme. En fait, il souffre de l'incompréhension qu'il rencontre et se sent seul devant la puissance du lobby pro loup. Il fait partie d'un groupement pastoral qui réunit 5 éleveurs. Suite à deux attaques subies en 2008, ils ont appliqué les mesures de protection préconisées : filets, patous, parcs de nuit... « Les mesures de protection sont dissuasives pour un loup isolé ; mais si c'est une meute, il n'y a rien qui peut l'arrêter. Dans ce cas, la protection réduira légèrement le nombre de victimes.Autrement dit, elles ne résolvent pas le problème ! Il faut prendre en compte également les conséquences que ces pratiques que l'on nous impose ont sur les alpages. Enfin, ces mesures sont loin de la réalité de nos territoires : nous sommes en montagne  sèche. Cela veut dire que les bêtes chôment de 10h à 18h et mangent surtout la nuit. Or, la nuit, nous devons les parquer. Ils rôde actuellement 4 ou 5 loups dans les  Monges. Les chasseurs voient leur trace dans la neige. On se sent cernés ».

Ce qui scandalise Alexandre Féraud, se sont ces sommes énormes dépensées pour maintenir les loups sur le territoire. « Ces millions d'euros qui partent tous les ans seraient mieux utilisés à des choses essentielles comme la santé ou l'emploi. En période de crise, c'est encore plus incompréhensible. Consacrer 50 000 € à un loup, tous les ans, est-ce que la population le sait ? Comment accepter cela alors que toutes les filières crèvent en silence ? Quand un jeune éleveur s'installe, si son troupeau subit une attaque la première année et qu'il perd 30% de bêtes, c'est fini. Il sera ébranlé économiquement mais aussi psychologiquement ». Concernant le tir de défense accordé au berger sous certaines conditions, Alexandre s'insurge : « Pourquoi ce serait à nous de courir après le loup pour aller le tirer ? Ce n'est pas notre rôle et nous ne sommes pas allés le chercher ! »

C'est une histoire toute simple

Roger et Gisèle Candy, agriculteurs dans le Bochaîne, à quelques encablures du col de Cabre et de la Beaume, étaient producteurs de céréales, de fourrage et de plantes aromatiques. En 1996, quand leur fils Christophe décide de les rejoindre sur l’exploitation, ils diversifient leur production en se lançant dans l’élevage ovin bio. Un superbe bâtiment aux normes vient abriter un troupeau de 200 têtes. Ces dernières ne transhument pas ; elles restent aux alentours, sur les pentes boisées autour du hameau du Villard. « Tout allait bien, explique Roger. On avait de beaux agneaux ; j’allais voir le troupeau deux fois par semaine et je le regroupais. Tout a basculé en 2006 ; on a eu une première attaque de loup. On a certes été indemnisés pour les bêtes mais depuis ça ne tourne plus rond ; on a eu des avortements, du stress ; ça m’a désaissonné une partie du troupeau. Nous avons été obligés d’installer une caravane pour dormir dans la zone de pâturage car, il n’y a pas de cabane. C’est toute notre vie qui a  changé car le loup est entré dans nos têtes. Nous n’avons pas pu prendre de Patou car il y a trop de promeneurs qui passent sur les GR, en plein dans cette zone ».

Et voilà qu’en juillet 2009, le loup attaque à nouveau le troupeau des Candy. 18 bêtes manquent à l’appel. Trois sont retrouvées très vite avec des traces de crocs sur le cou. Six sont retrouvées plus tard en partie décomposées. « Ici, c’est très difficile de chercher des bêtes ; ce n’est pas comme en alpage ! Les bois sont embroussaillés et on ne retrouve une brebis qu’à l’odeur de décomposition. Et encore, une quarantaine de vautours sont toujours sur cette zone et ils ont vite nettoyé une bête à terre. On n’a donc pas voulu m’indemniser pour ces bêtes retrouvées trop tard. Quant aux bêtes retrouvées à temps et les bêtes blessées avec des trous ici et là, elles ont été refusées aussi comme victimes du loup. Ils ont dit : cause indéterminée » ou « grand canidé ». Il y a beaucoup de lassitude dans la voix de Roger, une bonne dose d’incompréhension aussi.

Christophe, le fils est révolté. « On a soigné les bêtes blessées mais aujourd’hui, en janvier, elles ne sont pas guéries et j’ai du en abattre une, il y a peu. Ce n’est plus vivable. On appréhende d’aller garder le troupeau et l’aide berger en a été malade de voir la situation. Qui peut comprendre en haut lieu ce que veut dire la présence du loup dans ces zones boisées et inextricables ? Tous les deux jours, nous devons installer des parcs ; dans ces zones embroussaillées, c’est l’enfer. Il faut compter trois heures de travail. Enfermées dans ces parcs, les bêtes ne mangent plus les plantes qu’elles veulent, elles ne se nourrissent plus à leur faim parfois. Bref, le troupeau s’en ressent ». On a redescendu les brebis après l’attaque afin que le loup ne croque pas le reste du troupeau. Celui-ci a donc passé l’été en bas, à subir la sécheresse. J’ai dû donner du foin aux bêtes. Qui va me le rembourser ce camion de foin ? »

Le refus d’indemniser les bêtes retrouvées ou blessées a été la goutte en trop. En cet hiver rigoureux, Christophe et son père, ont le temps de réfléchir au devenir de leur élevage ovin. Christophe veut arrêter. « Il n’y a pas de solution. Ils veulent des loups ? Très bien. Nous allons lui faire de la place et abandonner son territoire ». Roger, lui, baisse la tête. Il est malheureux mais ne dit rien. Que va devenir ce beau bâtiment ? Dans un coin s’entassent les filets de protection. « Voilà s’exclame Christophe, ça, c’est le cadeau du loup ! Pour nous offrir des filets, ils ont des sous. Pour nous indemniser, ils n’en ont plus ! »