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0,06% des ovins mangés par le loup ?

0,06% des ovins mangés par le loup ?

Analyse d'un raisonnement par l'absurde

Lettre de Bruno Besche-Commenge – 5 février 2013

Dans un article en ligne sur La buvette des alpages intitulé « Les loups mangent zéro virgule zéro six pour cent des ovins 0,06% », on tient le raisonnement suivant : « Il n'y a pas besoin d'argumenter beaucoup. Si vous voulez vous faire une idée de la responsabilité du loup dans la crise du pastoralisme, un simple calcul suffit». Son calcul : 7,5 millions d'ovins en France aux alentours de 5000 tués par les loups, soit 0,06% du total. Au passage, il ajoute les ours, environ 350 brebis chaque année, soit 0,005 % du total.

Le B-A BA en statistique est de ne pas tout confondre, et notamment de bien spécifier les objets de comparaison et d'analyse en ne plaçant pas au même niveau des réalités d'échelles différentes. Trois exemples dont l'absurdité saute aux yeux :

- la ville Machin, 5000 habitants, est frappée d'une épidémie qui tue toute sa population. Vraiment pas grave, ça ne représente que 0,0076 % de la population du pays (65 586 000 habitants en 2013).

- la bibliothèque Truc part en flammes, pas grave, des bouquins il y en a vraiment beaucoup sur terre.

- l'auteur Bidule était dans la bibliothèque, il a pu se sauver mais pas son dernier manuscrit. Des mois de travail et pas de double... Pas grave, il y a du papier et des stylos, suffit de se remettre au boulot ! Après tout c'est de sa faute, il n'avait qu'à faire des doubles ou photocopier !

C'est complètement idiot ? Oui, mais c'est exactement le raisonnement de cet article.

Un troupeau, c'est un peu comme un manuscrit. Pas un objet interchangeable mais le fruit d'un long travail, très souvent accumulé et transmis de génération en génération pour arriver à ce livre unique : ce troupeau.

Travail de sélection de mâles et femelles non seulement pour leurs qualités génétiques, mais aussi pour leur adaptation à un milieu, des herbages, des parcours, une estive, des circuits de commercialisation ; travail d'éducation des bêtes par rapport à l'usage de ce milieu, aux liens qu'elles tissent avec leurs congénères. Tous les travaux scientifiques actuels montrent l'importance de ces paramètres pour le bien-être et la productivité des troupeaux (voir par exemple : Alain Boissy, UMR1213 Herbivores, Équipe Adaptation et Comportements Sociaux, Recherche en éthologie appliquée aux animaux de ferme - Concilier bien-être animal et production, Académie Vétérinaire de France – Séance éthologie, Paris, 26 Janvier 2012, et les très nombreux travaux de Michel Meuret, dont, en commun avec l'auteur précédent et B. Dumont et M. Petit, Le pâturage vu par l'animal : mécanismes comportementaux et applications en élevage, Fourrages (2001) 166, 213-238).

L'équilibre ainsi constitué est fragile, on travaille avec du vivant, pas avec des machines. Le passage du prédateur suffit à casser la complexe alchimie de l'ensemble, très difficile à reconstituer ensuite non seulement avec des bêtes extérieures achetées pour compléter auxquelles il faut faire perdre leurs habitudes afin de les rééduquer, mais à l'intérieur même du troupeau ancien que ce passage véritablement déstructure. Sans parler de l'irrémédiable perte génétique, tous les professionnels savent que tous les béliers ne se valent pas, que telle brebis aux qualités maternelles supérieures n'est pas compensée par telle autre achetée ailleurs, que l'apparence d'une telle bête est une chose, son origine en est une autre qui commande ce que sera sa progéniture et seul l'éleveur qui l'a vu naître connaît intimement cette origine.

Oui, c'est un manuscrit perdu et qu'il faut reprendre en n'étant pas sûr du tout de retrouver ce que l'on avait mis dans le premier : pas de l'encre et des mots, mais une part essentielle de soi-même, ses tripes, sa vie.