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Alpes de Haute Provence : La chasse au loup de la sous-préfète

Barcelonnnette : La chasse au loup de la sous-préfète

Article publié dans Sud-Ouest par Dominique de Laage, le 2 septembre 2011

Ils seraient 200 spécimens en France, dont une poignée dans les Pyrénées. Dans les Alpes- de-Haute-Provence, cette présence pose bien des problèmes.

Ils sont nombreux à l'avoir croisé depuis son retour dans la vallée de l'Ubaye (Alpes-de-Haute-Provence). « Le loup est un animal magnifique par sa rapidité de déplacement, son aisance dans la montagne, témoigne Laurent Garcier, chasseur à Barcelonnette. Tomber sur lui est un choc. C'est idiot, mais je n'ai pas pu m'empêcher de me sentir dans la peau du Petit Chaperon rouge. » Ici comme partout ailleurs, on ne parle pas des loups mais « du » loup. C'est la marque des grands prédateurs. Le sujet divise et passionne.

Totalement éradiqué de l'Hexagone dans les années 1930, le loup est réapparu pour la première fois en 1992. Il venait des Abruzzes, en Italie, où il a toujours survécu via le parc tampon du Mercantour. Cet été, on l'a vu pour la première fois dans les Vosges. Sa présence est désormais confirmée dans la totalité des massifs français, Pyrénées comprises (lire ci-dessous). Aujourd'hui, « le loup » se chiffrerait à 200 spécimens en France.

NKM côté gâchette

Lorsque, en 1979, la France a ratifié la convention de Berne - qui conférait au loup le statut d'espèce protégée -, personne n'imaginait le voir resurgir vraiment. Vingt ans après son retour (en 1992), l'animal mythique soumet l'administration française à rude épreuve.

Investie de la responsabilité du « plan loup » pour le département des Alpes-de-Haute-Provence, la sous-préfète de Barcelonnette, Sylvie Especier, a la difficile mission de défendre le berger, le loup et l'argent de la crémerie France. Une mission un tantinet schizophrénique, soumise à d'incessantes fluctuations du rapport des forces.

Or, cet été, la bête et ses défenseurs ont visiblement perdu du terrain. À quelques mois de la présidentielle, le loup est redevenu un animal politique. De méchantes attaques sur des troupeaux de moutons, notamment dans la vallée de l'Ubaye, ont fait bouger le logiciel de la ministre de l'Écologie, NKM, côté gâchette. En recevant des éleveurs ulcérés fin juillet à son ministère, elle a clairement fait passer le message. « N'employez surtout pas le mot "régulation" pour ne pas hérisser les écolos. Mais je suis d'accord avec vous, il faut faire baisser la pression sur vos troupeaux », a-t-elle lâché, en « off », aux éleveurs.

La justice administrative a été très réactive à ce changement de climat. Pour la première fois, l'arrêté préfectoral autorisant un « tir de prélèvement » sur l'espèce protégée n'a pas été retoqué par le tribunal administratif d'Aix-en-Provence.

Les agents de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS, sous la triple tutelle de l'Écologie, de l'Agriculture et des... chasseurs), les lieutenants de louveterie et la trentaine de chasseurs qui se mettaient à l'affût chaque soir depuis fin juillet pour « prélever » un loup, n'importe lequel, du côté de Barcelonnette, sont donc repartis pour des semaines de traque supplémentaire.

Avec enthousiasme ? Pas sûr. Si les chasseurs du pays se bousculaient au début pour s'inviter à la chasse au loup de la sous-préfète, ce n'est plus le cas depuis un moment. Rien de plus difficile que de tuer un animal aussi « furtif ». D'ailleurs, ils n'en ont pas vu la queue d'un depuis le 25 juillet.

« Mesurette »

Ces tirs « de prélèvement » ne satisfont personne. Les éleveurs les qualifient de « mesurette ». Les défenseurs du loup les estiment ineptes. Que le mâle dominant d'une meute soit tué par un de ces tirs aléatoires, cela provoque l'anarchie et des dégâts collatéraux à redouter sur les troupeaux des estives, selon leurs objections. Du coup, à la sous-préfecture, on pousse à la roue pour multiplier les arrêtés autorisant des « tirs de défense » auprès des troupeaux. Avec des munitions qui ne cessent de se renforcer... Les écolos notent amèrement que le loup est une drôle d'espèce protégée.

D'ailleurs, qui a peur du loup ? « Personne. Les 300 chiens patous qui ont été réintroduits dans la vallée de l'Ubaye au titre du plan loup font bien plus peur que les loups eux-mêmes », répondent en chœur chasseurs, touristes et sous-préfecture. Seuls les 60 éleveurs de la vallée insistent, politiquement, sur « la peur » du loup. « Il peut attaquer l'homme et on le sent », affirme Yves Derbez. Il a perdu 76 moutons dans la nuit du 15 au 16 juillet à Méolans-Revel.

La bête a le dos large

L'attaque d'un troupeau fait l'objet de considérables indemnités de la part de l'État et de l'Europe, dans le cadre du plan loup. De 80 à 130 euros par animal tué. Pour calmer l'ire des éleveurs et faire accepter la présence du loup, écolos et État sont tombés d'accord pour que, en cas de doute, une attaque soit systématiquement attribuée au loup, celle d'un chien errant n'étant pas couverte financièrement par la collectivité. De 80 à 130 euros par mouton, c'est souvent plus que le prix de l'animal. Le loup a le dos large.

En 2010, ces indemnisations ont représenté 300 000 euros pour les Alpes-de-Haute-Provence, auxquels il convient d'ajouter 1,9 million d'euros au titre des aides à la prévention (financement de grillages, de chiens, d'aides-bergers...). « On ne demande pas de subventions supplémentaires. Mais seulement de travailler tranquillement dans nos estives », se défend l'éleveur Yves Derbez, dépité.

Or, c'est là, dans les hauteurs des estives de la vallée de l'Ubaye, où 100 000 à 130 000 moutons paissent chaque été de manière quasi industrielle, que le plan loup atteint ses limites. La vallée ne compte en elle-même que 10 000 moutons. L'été, ces 100 000 animaux paisibles dénombrés viennent de tout le sud de la France, concentrés en troupeaux énormes, surdimensionnés et indéfendables malgré toutes les protections du monde. Quand un loup (ou un chien errant) cherche à prélever son gigot dans ces garde-manger géants, c'est l'hécatombe assurée. Dérochements, étouffements... les bêtes à laine sont assez moutonnières dans la panique...

Surpâturage

Vie sauvage et surpâturage sont incompatibles. Et, face à cette impasse, le loup fait de plus en plus figure de bouc émissaire. « Les chasseurs ne l'aiment pas car il leur fait concurrence. Et les éleveurs sont devenus des chasseurs de primes. Le loup cache utilement tous les problèmes », soupire Loïc Dunand, l'enfant du pays sans doute le mieux à même de tuer le loup. L'ancien biathlète s'y refuse. « En Italie, les troupeaux sont beaucoup plus petits. Les bergers savent le tenir à distance, et il n'y a pas d'hécatombe. On pourrait faire autrement. Mais c'est tabou. Le loup reste dans son rôle de méchant. »

Dans les Pyrénées, « il » n'a pas que des copains

Qu'en est-il du loup dans les Pyrénées ? Selon Bruno Besche-Commenge, de l'Association de sauvegarde du patrimoine Ariège- Pyrénées, il est bien présent dans les Pyrénées-Orientales.

« Depuis plusieurs années, iI y a quelques loups dans le massif du Madres-Coronat, dans le Capcir, dans les communes de Puyvalador et de Formiguères. L'an dernier, il y a eu une recrudescence des attaques », raconte ce farouche opposant à la réintroduction de l'ours dans les Pyrénées.

Seuls deux loups, de provenance italienne, ont été officiellement repérés selon les méthodes de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage. Un chiffre minime qui indique une présence certaine.

« En Ariège, on a déjà eu très ponctuellement des attaques dans la zone limite des Pyrénées-Orientales. L'année passée, on en a eu une dans la zone limite de l'Andorre. On n'a pas trop communiqué là-dessus, pour de multiples raisons », confie Bruno Besche-Commenge dans un sourire qui en dit long.

« Le loup s'adapte »

Selon lui, une louve a été repérée du côté catalan espagnol, dans la zone du parc national de Cadí. « Il y avait 10 ou 12 loups depuis un moment, et le ministère catalan de l'Environnement a reconnu la présence d'une louve, ce qui veut dire possibilité de reproduction. Cela va déborder très vite ailleurs », estime-t-il. Plus près de nous, la présence du loup en Álava, province basque d'Espagne, est avérée depuis longtemps. L'expansion de son territoire vers le nord et les Pyrénées-Atlantiques, annoncée depuis des lustres, n'a jamais eu lieu.

Ainsi, cette question : pourquoi le loup des Abruzzes, en Italie, est-il parvenu jusqu'en France, mais pas le loup espagnol depuis les Cantabriques ? « L'Álava s'en occupe, sinon vous les auriez chez vous », estime Bruno Besche-Commenge avec le même sourire. Que l'espèce soit protégée ou pas, l'homme défend à demi-mot le braconnage.

« Plus on met en place de mesures de protection, plus il y a d'attaques. Le loup s'adapte », arguë Bruno Besche-Commenge. D'autres estiment que la barrière industrielle du Pays basque espagnol sert d'obstacle au repeuplement des Pyrénées par la souche cantabrique. On compte pourtant un millier de loups dans cette région.

S'il n'a jamais disparu en Espagne, le loup avait été éradiqué dans « nos » Pyrénées. Mais des autorisations de battue ou des textes attestent qu'il était encore présent au début du XXe siècle, notamment en Soule.

Plus récemment, le 3 janvier 1981, Jojo Etchats Asmeheka, chasseur de Larrau, tua un étrange animal lors d'une battue au sanglier. Les scientifiques penchèrent alors pour un croisement de berger allemand et de louve. Mais les habitants de Larrau n'en démordent toujours pas : pour eux, il s'agit bien d'un loup « introduit pour voir quelle serait la réaction de la population ». Quoi qu'il en soit, l'animal, empaillé, trône en bonne place dans la salle du Conseil municipal de Larrau.

Marcel Bedaxagar