French Dutch English German Italian Russian Spanish

Revue de presse

Accueil Revue de presse La peur est dans le pré

La peur est dans le pré

Retour du loup : La peur est dans le pré

Article publié par Vosges Matin le 7 mai 2012

Avec le printemps, les éleveurs de moutons des Hautes-Vosges ont ressorti leurs troupeaux. Avec une peur, celle de voir leurs bêtes dévorées par le loup. Les pouvoirs publics ont promis des mesures d'aide. Mais elles tardent à venir.

Jean-Yves Poirot a peint un numéro sur la toison de ses agneaux et d'une partie de ses brebis pour pouvoir se rendre compte plus vite si le loup faisait des victimes. Eric Arnould a sorti les deux tiers de ses bêtes. Aucune n'a été mangée pour l'instant.

«Nous n'avons pas le droit de nous défendre lorsque nos troupeaux sont attaqués. Le loup est plus protégé que nous. Ce n'est pas logique ! », peste Jean-Yves Poirot. Bottes aux pieds, classique combinaison verte d'agriculteur sur le dos, cet éleveur de La Bresse est un homme en colère. Contre le loup, tout d'abord, qui est revenu dans les Vosges l'an passé et qui a décimé ses troupeaux.

Jean-Yves Poirot est celui qui a payé le plus lourd tribut au retour du prédateur. Trente-huit moutons et un poulain. « Il faut ajouter une vingtaine de bêtes qui ont disparu. Et puis, il y a aussi les agneaux qui ne sont pas nés. D'ordinaire, j'ai 5 à 6 % des brebis qui n'ont pas de petits. Or cette année, le chiffre est monté à 20 %. Les 14 % de différence sont dus au loup. Ses attaques ont provoqué du stress et ont traumatisé certaines brebis qui sont devenues non fertiles », estime l'agriculteur dont les pâturages sont devenus le garde-manger favori du loup.

La preuve : c'est lui qui a eu droit à la première attaque du printemps. Il a commencé à laisser ressortir ses animaux il y a une quinzaine de jours, après un hiver passé au chaud dans sa bergerie. Et jeudi, il a retrouvé les cadavres en partie mangés de deux agneaux. Deux autres ont disparu. Vraisemblablement entièrement dévorés.

« Ce n'est que le début. En ce moment, c'est la période où les loups ont leurs petits et ils restent proches de leur tanière. Les attaques ne devraient donc être qu'occasionnelles. Mais ensuite elles vont croître. Avec les louveteaux, ce sera catastrophique car, au départ, ils s'entraînent à mordre et estropient les bêtes », prédit Jean-Yves Poirot qui aimerait pouvoir ouvrir le feu sur le ou les loups qui ont élu domicile dans le massif vosgien.

L'éleveur a même passé le permis de chasse à l'automne. Mais il n'a pas encore de fusil. Ce qui ne servirait à rien de toute manière. Car la préfecture n'a pour l'instant autorisé aucun tir. Tout dépendra de la fréquence et du nombre des attaques. L'an passé, le préfet n'avait donné son feu vert qu'aux tirs d'effarouchement c'est-à-dire uniquement en l'air, pour faire peur.

« Délaissé par les pouvoirs publics »

Avant d'avoir recours au fusil, l'Etat privilégie des solutions préventives. Dans le cadre d'une étude de vulnérabilité réalisée en fin d'hiver, il a été envisagé d'avoir recours à trois aides-bergers et de débloquer des subventions pour l'achat de clôtures électrifiées et de patous, de redoutables chiens de montagne des Pyrénées.

Ces demandes ont été transmises par la préfecture au ministère de l'Agriculture. « Pour le moment, il n'y a que des promesses. Aucun crédit n'a été encore débloqué. Alors que tout aurait dû être prêt au printemps, à la sortie des troupeaux. Car tout le monde savait que l'on avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Comment ne pas se sentir délaissé par les pouvoirs publics ? », râle Jean-Yves Poirot qui a fait de l'inertie de l'administration sa deuxième cible, après le loup.

En attendant l'arrivée des subventions et l'éventuel achat d'un patou, l'éleveur de La Bresse fait avec les moyens du bord. Il a peint un numéro sur la plupart de ses bêtes pour pouvoir les compter plus facilement et se rendre compte plus vite des pertes. Il a aussi acheté une trentaine de colliers avec une cloche. Dans l'espoir que cela fasse fuir le loup. « Cela ne durera qu'un temps. Il finira par s'habituer au bruit », lâche Jean-Yves Poirot, dépité.

« Il n'y a plus rien à faire »

A quelques dizaines de kilomètres de là, Eric Arnould, éleveur de moutons à Ventron, a lui décidé de ne rien changer à ses habitudes. Pas de patou, de clôture électrique ou de cloche. « Il faudrait se débarrasser du loup. Mais ce n'est plus possible. Je pense qu'il n'y a plus rien à faire... A part compter les animaux morts », estime-t-il, à la fois pragmatique et philosophe.

L'an passé, il avait été le premier éleveur victime du loup. Avec l'arrivée des beaux jours, il s'est méfié. Il a laissé ses premiers moutons quitter la bergerie en mars. Par petits groupes. Au compte-gouttes : « C'était un peu comme des appâts pour savoir si le loup était encore là. Comme il ne s'est rien passé, j'ai continué ».

Depuis, il se contente de « croiser les doigts ». Fataliste, il sait toutefois que la chance ne sera pas toujours avec lui. Ce qui ne l'affole pas pour autant : « J'ai 50 ans et cela fait 30 ans que j'élève des moutons. J'arriverai toujours à m'en sortir. Mais ce n'est pas pareil pour les jeunes qui viennent de s'installer. J'en connais qui envisagent d'arrêter. » Les éleveurs vosgiens de moutons vont-ils devenir, comme leur ennemi le loup, une espèce rare et donc à protéger ?

Christophe GOBIN