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Ces parlementaires qui crient au loup

Ces parlementaires qui crient au loup

Article publié par Le Monde.fr le 26 octobre 2012

Une proposition de loi déposée au Sénat propose de créer des zones d'exclusion pour les loups dans lesquelles l'abattage des prédateurs serait autorisé.

La France va-t-elle ouvrir la chasse aux loups ? C'est ce que souhaitent deux propositions de loi déposées ces derniers jours afin de créer des zones d'exclusion pour les loups et autoriser les éleveurs à abattre les prédateurs menaçant leurs élevages. Des textes qui relancent la polémique au moment où se met en place un nouveau groupe national loup, censé plancher sur l'épineuse question de la cohabitation entre les prédateurs et leurs proies, les brebis.

Le premier texte, déposé à l'Assemblée nationale le 10 octobre par Charles-Ange Ginesy, député UMP des Alpes-Maritimes, avec une vingtaine d'autres élus dont Eric Ciotti et Lionnel Luca, vise à autoriser les éleveurs "à tirer sur tout loup menaçant leurs élevages", y compris aux cœurs des parcs nationaux. "Des dispositions seront prises pour faciliter la possession par les bergers et éleveurs des armes nécessaires à la défense de leur troupeau" et les éleveurs pourront être "dispensés" de l'épreuve théorique à l'examen du permis de chasser, indique la proposition de loi.

"Plus que de tuer les loups, il s'agira de leur faire peur. L'animal est intelligent. Il finira par s'éloigner de lui-même des territoires où il se sent chassé", assure Charles-Ange Ginesy.

0,06 % DES BREBIS ATTAQUÉES

A l'appui de ce texte, les parlementaires signataires dénoncent les "problèmes liés à la prolifération du loup". "Ses instincts de chasseur font que le loup s'en prend tout particulièrement aux troupeaux qui s'en trouvent décimés. Bêtes égorgées, blessées, suicidées, constituent malheureusement le quotidien des bergers de nos zones montagneuses", assurent-ils. Et les députés de chiffrer à "4 500 le nombre d'animaux tués l'année dernière – sur un cheptel national de 700 000 têtes".

Le problème, c'est que ces chiffres, basés sur un article du Figaro non sourcé, sont partiellement faux. En réalité, si 4 910 moutons ont bel et bien été victimes de ces superprédateurs en 2011 (et 4 524 depuis le début 2012), d'après les chiffres de la Direction régionale de l'environnement Rhône-Alpes, qui comptabilise les attaques au niveau national, la portée de ces pertes est moindre que ce que clament les députés.

Le cheptel ovin français compte en fait 7,5 millions de têtes, et non 700 000, selon les statistiques du ministère de l'agriculture. Résultat : ces attaques concernent proportionnellement dix fois moins d'ovins que ce qu'avance le texte ; seules 0,06 % des brebis du territoire ont ainsi été blessées ou tuées par des loups.

Le coût des attaques du loup est lui aussi exagéré par les députés. "Cette hécatombe a un prix pour l'Etat et donc pour nos contribuables : sept à huit millions d'euros par an, versés aux bergers en indemnisation du préjudice subi. Il est certain que cet argent peut être utilisé de façon plus intelligente et utile", indique la proposition de loi, citant toujours Le Figaro. En réalité, ce sont 1,5 million d'euros qui ont été versés l'an dernier aux éleveurs, selon les chiffres du ministère de écologie.

HAUSSE DES INDEMNISATIONS

Là où les députés sont par contre dans le vrai, c'est lorsqu'ils dénoncent une hausse des attaques et donc des indemnisations. "L'explosion du nombre de loups s'accompagne d'une multiplication des meutes, en permanence en conquête de nouveaux territoires (...) Ainsi, les bergers subissent des pertes grandissantes au fil des années", regrettent-ils.

Grâce à des lois protectrices – la Convention de Berne de 1979 et la directive Habitat-faune-flore de 1992 –, le loup gris, classé dans la catégorie "vulnérables" de la liste rouge des espèces menacées, a effectivement vu sa population croître progressivement. On en dénombre aujourd'hui 250, répartis sur douze départements, contre seulement deux spécimens il y a vingt ans, lorsqu'il avait été réintroduit dans l'Hexagone.

"Les effectifs de loups augmentent de 15 % par an en moyenne, précise Eric Marboutin, responsable des études sur les loups et les lynx à l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Quand la meute grossit, les jeunes loups colonisent d'autres territoires, dans les Alpes, mais aussi les Vosges, la Lozère ou les Pyrénées orientales. La probabilité d'interaction avec des troupeaux augmente alors."

Résultat : le nombre de brebis tuées ou blessées par des loups s'est progressivement alourdi au fil des années (1 500 en 2000, 3 800 en 2005 et 4 900 en 2011), comme les indemnisations des éleveurs, qui ont été multipliées par trois depuis 2004.

RÉGULATION DE L'ESPÈCE

Mais la croissance de la population est suivie de près par l'Etat. Des tirs d'effarouchement et les tirs de défense sont autorisés afin de maintenir les prédateurs à distance des troupeaux. Depuis le début de l'année, pas moins de 131 arrêtés préfectoraux de tirs de loup, délivrés dans un délai minimum de quinze jours après le constat des attaques (voir fenêtre), ont ainsi été publiés. Surtout, le gouvernement autorise chaque année des tirs de prélèvement afin de réguler l'espèce. Cette année, le quota a été fixé à onze et plusieurs ont déjà été effectués.

Une pratique qui ne satisfait cependant pas les parlementaires. Dans une seconde proposition de loi, déposée cette fois au Sénat le 16 octobre, Alain Bertrand, sénateur RDSE de la Lozère, propose alors de créer des zones d'exclusion pour les loups dans lesquelles l'abattage des prédateurs serait autorisé indépendement du prélèvement défini au niveau national, sans toutefois "menacer la présence du loup sur notre territoire".

"Des zones seraient délimitées chaque année par arrêté préfectoral. L'idée serait d'exclure les loups des communes dans lesquelles les activités pastorales sont gravement perturbées par les attaques des prédateurs", détaille Alain Bertrand.

"TENTATIVE D'ÉRADICATION"

Une proposition qui interroge Eric Marboutin, de l'ONCFS. "Une meute de loups, c'est-à-dire entre cinq et huit individus, vit sur un territoire de 300 km2. Empêcher l'espèce de s'installer à un endroit semble malaisé. Peut-être peut-on y parvenir en mobilisant beaucoup de moyens ?, questionne l'expert. On ne peut pas savoir comment cela se passerait car on n'a jamais contraint les déplacements d'animaux, en France ou chez nos voisins."

"Il s'agit d'une tentative déguisée d'éradication de l'espèce, s'insurge de son côté Jean-François Darmstaedter, secrétaire général de Ferus, association pour la conservation des loups en France. La création de zones d'exclusion ou l'abattage de loups sans autorisation, qui plus est au sein de parcs nationaux, sanctuaires de la biodiversité, contrevient à la directive Habitat et la Convention de Berne. La France doit respecter ses engagements internationaux."

Pour l'association, la cohabitation entre l'espèce et l'homme n'est pas impossible. En Roumanie, où vivent 2 500 loups, en Espagne (2 000 spécimens) et en Italie (entre 500 et 800), les attaques de cheptel sont très rares et celles d'hommes inexistantes. La clé : la présence humaine. "Le berger doit surveiller son troupeau chaque nuit, avec l'aide de plusieurs chiens, pour effaroucher les loups et éviter toute attaque, assure Jean-François Darmstaedter. Mais il est vrai que la main-d'œuvre roumaine est davantage bon marché que la française. Les troupeaux de brebis sont souvent gardés jour et nuit par dix bergers et dix chiens de protection."

Audrey Garric

Les mesures de protection contre les loups

Le décret du ministère de l'écologie, publié au printemps, fixe le processus de gestion des loups suivant :

1/ Mesures de protection. Les principales mesures sont le gardiennage, le regroupement nocturne du troupeau, si possible dans des parcs, et la présence de chiens de protection.

2/ Tirs d'effarouchement. Les opérations d'effarouchement, en cas de tentative de prédation du loup, sont possibles à proximité du troupeau. Elles sont menées par des éleveurs détenteurs d'un permis de chasse validé, à l'aide d'armes et de munitions non létales.

3/ Tirs de défense. Un éleveur détenteur d'un permis de chasse peut être autorisé par le préfet à réaliser un tir de défense lorsque la protection du troupeau et l'effarouchement n'ont pas suffi à empêcher les attaques de loup. Le tir, qui peut être létal, doit être réalisé à proximité du troupeau concerné.

4/ Tirs de prélèvement. En cas d'échec des précédentes mesures de protection, les préfectures peuvent prendre des arrêtés de tirs de prélèvement, dans la limite du quota fixé à l'échelle nationale (11 en 2012, desquels doivent être déduits les cas de braconnage avéré). Ces tirs, menés par des lieutenants de louveteries ou par des agents de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, sont réalisés à l'échelle du territoire occupé par plusieurs meutes de loups.