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« On nous bourre le mou ! »

Plan loup

Eduquer les loups, la riche idée de Batho : « On nous bourre le mou ! »

Article publié par Rue89 le 14 février 2013

Le gouvernement a présenté son « Plan loup » pour les cinq années à venir. Au programme : plus d'autorisations de prélèvements (comprenez : plus d'autorisation de tirer sur les loups), un système d'indemnisation simplifié, mais aussi – « ça va en amuser certains », pense la ministre de l'Ecologie Delphine Batho – des loups plus éduqués. Ça ne fait pas marrer tout le monde.

« N'importe quoi », « pas sérieux »... Capturer des loups et les relâcher plus loin pour leur donner une bonne leçon, l'idée ne convainc vraiment pas Pierre Jouventin, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre « Kamala, une louve dans ma famille ». Pour lui, pas de doute : « Ils nous bourrent le mou ! »

« C'est doublement idiot. Premièrement, capturer un loup, ce n'est vraiment pas facile – ce n'est déjà pas facile de le tuer. Ensuite, une fois attrapé, comment voulez-vous éloigner un loup dans un territoire qui fait 800 km de large alors que le loup fait 100 km en une nuit ? »

Une mesure compliquée et coûteuse – entre 1 500 et 45 000 euros par loup – apprend-on dans un article du Monde, qui rappelle que la France s'était livrée à l'expérience dans le parc du Mercantour de 2007 à 2011 ; en quatre ans, quatre loups avaient été capturés. Le Mercantour a depuis perdu leur trace.

« Le loup doit-il manger des carottes ? »

La mesure ne convainc pas non plus Geneviève Carbone, spécialiste des loups. Pas plus sur la sémantique (« On éduque un humain, on dresse un animal ») que sur le fond. Le dressage est possible, mais il suppose un lien étroit entre l'homme et un animal identifié ; conditions difficiles à réunir dans le cas des loups sauvages, soutient-elle.

Du côté de l'Association pour la protection de la faune sauvage, on s'insurge : « C'est de la faune sauvage. Jusqu'où on va l'éduquer ? Après il va manger le gibier et c'est le chasseur qui va râler. A ce compte-là, est-ce que le loup va devoir commencer à manger des carottes ? »

« Relâcher un loup, c'est un geste fort »

Moins catégorique, Antoine Doré, sociologue à Irstea, estime que le Plan loup va dans le bon sens : celui d'un « co-apprentissage de la conflictualité » (il met tout de même des guillemets sur le terme « éducation », qui lui fait penser à de la « délinquance lupine »).

« Avant, la coexistence était de la responsabilité des humains ; il fallait que les éleveurs apprennent à vivre avec les loups. »

Au tour du loup d'y mettre du sien. Son tempérament s'y prête, puisque le loup s'adapte facilement, explique Antoine Doré, parlant même de « plasticité comportementale ». Mais capturer les loups pour les relâcher plus loin, il n'y croit pas non plus. Une question de symbole.

« Pour beaucoup, le retour des loups en France est le fruit d'une réintroduction dissimulée. Ça fait parti du scandale. Relâcher un loup, c'est un geste fort. »

Si éducation il y a, elle n'est pas nouvelle, défendent Geneviève et Pierre, et elle passe par la protection du troupeau. Clôtures, chiens Patou, troupeaux réduits ; les mesures existent mais elles sont coûteuses, et ne sont pas acceptées facilement par certains éleveurs qui s'étaient habitués à l'absence des loups sur leurs pâturages.

Opération camouflage

L'opération communication du Plan loup pourrait cacher les vrais problèmes, déplorent-ils. Des problèmes « sociaux », « économiques » ou « politiques », qui n'ont rien à voir avec les loups, comme l'explique Geneviève Carbone :

« La profession allait mal bien avant les loups ; ils crevaient la gueule ouverte. L'arrivée des loups n'a fait que révéler la situation. Il revient moins cher d'acheter de la viande produite à des milliers de kilomètres que chez nous. Ce n'est pas viable. »

Pierre Jouventin n'hésite pas à parler du mythe du loup, et évoque l'intérêt de la profession à désigner un coupable :

« Quand on vous dit qu'il y a tant d'attaques, il n'y a pas de preuve. C'est très difficile de savoir si c'est un loup ou des chiens errants. Mais les éleveurs doublent leur revenus grâce aux loups. S'ils racontent que c'est un chien, ils ne touchent rien. »

En 2012, les indemnisations ont atteint [PDF] deux millions d'euros. 93% de ces indemnisations ont été versées sur la conclusion technique « cause de mortalité liée à une prédation, responsabilité du loup non exclue ».

Elsa Ferreira