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Histoire - Le retour de la bête

Histoire - Le retour de la bête

Article publié le 13 octobre 2013 par Le Républicain Lorrain

Le loup revient dans nos campagnes, il va falloir réapprendre à cohabiter avec lui. Pas si simple. Démonstration au fil de l'Histoire, en compagnie d'Anne Vallaeys et Jean-Marc Moriceau.

Le loup fait couler de l'encre. Deux ouvrages lui sont consacrés en cette rentrée. Le loup est revenu , d'Anne Vallaeys, et Sur les pas du loup , de Jean-Marc Moriceau, dressent un portrait sans complaisance du canis lupus. « Loin des représentations convenues du prédateur séduisant », le loup tourne ainsi le dos aux « faux-semblants d'une nature qui aurait tous les droits ». L'animal, on ne le sait que trop, fait peu de cas de ses proies. Loin de l'image enjôleuse colportée par quelques films comme Danse avec les loups , de Kevin Costner, les scènes de massacre rattrapent les bergers pour ne plus les quitter. Comme celle rapportée par Anne Vallaeys des contreforts du Mercantour, en Ubaye : « Ce n'est pas l'image qui s'imprime d'abord, mais les sons. Un tumulte. Assourdissant, entêtant. Feulements aigrelets des brebis, bêlements des bêtes désemparées en quête des agneaux terrorisés. Un suint poisseux, prégnant, pique les yeux de l'éleveur, le tableau s'élargit : c'est un embrouillamini de broussailles couchées, plaquées, de graminées visqueuses, paquets sanglants, caillots, intestins et boyaux noircis, dépouilles sanguinolentes, éparpillées, panses gonflées et membres roides. Des brebis agonisent, râlent tandis que de pauvres bêtes estropiées, éventrées piaulent faiblement. Mamelles déchirées, chairs déguenillées, pelées, ce n'est qu'un débris de fourrures ensanglantées. Un massacre dans le ciel de l'été alpin ».

Même constat pour Jean-Marc Moriceau, qui, au terme de dix ans d'enquête, taille des croupières au canidé : « Ennemis nés depuis plus de 30 000 ans, l'homme et le loup se sont disputés le territoire, transformant la France en champ de bataille », relève-t-il en préambule d'un magnifique ouvrage richement documenté. Dans cette « épopée sanglante », les proies dansent le plus souvent désarticulées, sans distinction de races et de conditions, « basse-cour, bêtes à laine, bêtes à cornes, chevaux et mulets ont payé leur tribut », égrène l'auteur. L'homme non plus n'a pas été épargné. Les grands loups mangeurs d'homme ont alimenté la chronique paysanne. Entre août 1652 et juillet 1657, 58 victimes ont été imputées à la bête du Gâtinais ; 157 à la bête de l'Yveline (1677-1683) ; 250 aux bêtes de Touraine et d'Anjou (1678-1716).

Partout, canis lupus signe son passage dans le sang, au point parfois de perturber durablement l'économie locale. Plusieurs loups qui se signalent à des époques différentes en un même lieu se muent en "bête" dans l'imaginaire collectif. Loin d'avoir été la plus meurtrière, celle du Gévaudan (1764-1767) reste la plus emblématique. « Parmi les 79 victimes décédées dont les âges nous sont connus, la structure démographique qui transparaît correspond tout à fait à ce que l'on constate dans les autres attaques de loups prédateurs, avec 80 % de proies de moins de 20 ans (63 sur 79) et, au-delà de cet âge, une exclusivité du sexe faible. » L'explication avancée par Jean-Marc Moriceau tient en une formule : « Le loup va au plus facile ». Les jeunes bergers ont longtemps constitué un casse-croûte de choix et l'animal se révèle d'autant plus déterminé qu'il agit seul. « Si une meute peut s'en prendre à de grosses proies, le loup isolé choisira un enfant plutôt qu'une vache ou un cheval. ».

Au risque d'enfiler le rôle de procureur, Jean-Marc Moriceau pose son regard d'historien spécialisé dans les sociétés rurales pour « rétablir la vérité » et « démonter les dogmes » : « Oui, dans certains cas particuliers, le loup est dangereux pour l'homme et la cohabitation ne va pas de soi », requiert-il sans ambages. Souvent tête d'affiche, le loup des contes de Grimm ou de Perrault n'est pas seulement l'incarnation d'un mal trop humain. « Ces récits, tout comme ceux ayant trait aux loups-garous, ont été directement inspirés par cette peur de l'animal qui traverse les siècles depuis le Moyen Âge », insiste l'auteur qui, au passage, tord le cou au mythe des enfants-loups : « Ils n'existent pas. Pour qu'un enfant ait la moindre chance d'être accepté et allaité par une louve, il faudrait qu'il soit nourrisson. Vous en connaissez beaucoup, des bébés qui se baladent dans la campagne tout seuls ? En réalité, ceux qu'on a nommés enfants-loups étaient des enfants sauvages ». Moriceau interroge cette modernité qui « a disculpé le loup de tous les fléaux dont on l'a affublé ». Il pointe « ce présupposé ultra-écolo » d'un animal innocent, blanchi par la Convention de Berne qui lui garantit le gîte et le couvert.

Symbole de la biodiversité ou péril pour le fragile équilibre agro-pastoral ? Peut-on en débattre sereinement ? Moriceau en doute, tant les positions, de part et d'autre, sont tranchées. José Bové lui-même n'a-t-il pas essuyé un tir de barrage de ses propres troupes en prenant fait et cause pour les bergers, en leur délivrant un permis de tirer ? A contrario , il est vrai que le loup fait les frais d'un braconnage intensif. Même en Italie et en Espagne où, contrairement à une idée reçue, le climat n'est pas idyllique.

Revenu, il y a vingt ans, par le Mercantour, le loup multiplie les attaques contre les troupeaux jusque dans les Ardennes, en passant par la Lorraine. Ils seraient environ 250 spécimens en France actuellement – selon le dernier comptage de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, datant du printemps 2012 – dopés par une progression de 17 % par an. L'immense majorité dans les Alpes, quelques-uns dans les Vosges, les Pyrénées-Orientales et la Lozère.

Dans ce contexte, Jean-Marc Moriceau veut croire qu'un dialogue entre tous les acteurs reste, non seulement possible, mais indispensable. Cette semaine, l'universitaire a animé le premier symposium Vivre ensemble avec le loup à Saint-Martin-de-Vésubie. Vingt ans après le retour du loup, un état des lieux s'impose. Il n'est plus temps de tâtonner. Il faut trouver un chemin, entre angélisme et diabolisation.

Xavier BROUET

Le loup est revenu , d'Anne Vallaeys (Fayard).
Sur les pas du loup , de Jean-Marc Moriceau (Montbel).