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Dossier sur le Loup - Le Monde

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Dossier publié par Le Monde le 24 octobre 2013

En Champagne, le loup sème la colère dans les plaines

Les 1 300 brebis de la famille Boucley ont subi huit attaques de loup en l'espace de trois mois.

"Allez, on vient !" Une fois, deux fois, trois fois, la voix puissante de Nicolas Boucley résonne dans les plaines délicatement vallonnées de la Haute-Marne, derrière lesquelles le soleil commence à se coucher. Les brebis, qui paissent à l'extrémité de la prairie, finissent par se mettre en branle. D'un coup, le troupeau se forme, court et rentre dans le parc de nuit. L'éleveur ferme prestement la clôture mobile et rallume l'électrificateur. Car le loup, venu des Alpes et des Vosges, rôde maintenant dans les plaines champenoises.

"C'est un parc temporaire qu'on a monté il y a dix jours, le temps de finir d'installer une clôture électrifiée, plus haute, autour de l'ensemble de nos prairies. On ne pense pas que ça protégera nos moutons, mais il faut bien faire quelque chose", soupire le jeune éleveur.
Le quotidien de la famille Boucley a basculé le 22 juin. Comme tous les matins, Jean-Paul, le père, fait le tour des cinq prairies, 35 hectares au total, réparties sur les communes de Nully, Blumeray et Ville-sur-Terre. Mais ce jour-là, il revient en catastrophe à la bergerie. "Il avait une tête d'enterrement", se souvient sa femme Michèle.

Dans les prés, des brebis gisent, dépecées et éventrées. Certaines se traînent avec difficulté, deux côtes ou le gigot rongé. Beaucoup ont des morsures à la gorge, là où le prédateur les attrape. Bilan : six brebis moribondes et 17 blessées. "On a passé deux jours à les recoudre et faire des constats, raconte Michèle Boucley. C'est très dur psychologiquement. Maintenant, on a peur tous les matins." En l'espace de trois mois, son cheptel de 1 300 bêtes essuiera huit attaques.

Les rescapées ont été rentrées à la bergerie. Les traces de morsure et les plaies sont encore visibles sous la toison.

A une vingtaine de kilomètres, à Lignol-le-Château, dans l'Aube voisine, le même sentiment d'abattement et d'impuissance a gagné la ferme de Bernard Piot. Ici, le loup s'est acharné sur le troupeau de 230 têtes : 16 attaques depuis le 25 mai, faisant 51 victimes, les dernières le 2 octobre. L'éleveur désigne les rescapées dans un box de la bergerie. Les traces de morsures et les plaies sont encore visibles sous la toison. "Voir des animaux morts fait partie de notre métier, mais on n'est pas habitués à une telle violence", souffle-t-il.

"GARDE-MANGER TOUJOURS OUVERT"

Aux premières attaques, les éleveurs doutaient de la présence du loup dans ces plaines. Mais le 13 septembre, un piège photographique immortalise le prédateur à proximité du clos des Boucley. "Le rythme des attaques et le nombre de proies , font privilégier le scénario d'un loup isolé, assure Bertrand Baillard, sous-préfet de Bar-sur-Aube. Il faut maintenant voir s'il s'installe ici."

Pour les éleveurs, cela ne fait aucun doute. "Pourquoi partirait-il ? Il a un garde-manger toujours ouvert", ironise Nicolas Boucley. "Nos élevages ne sont pas adaptés à l'arrivée du loup, reconnaît sa mère. On n'est plus au temps du beau-père où il y avait un berger qui rentrait les moutons le soir."

L'un des prés de Bernard Piot à Lignol-le-château (Aube). Dans la région, les pâturages ne sont presque jamais gardés.

ÉLEVAGE SANS PRÉSENCE HUMAINE

Aujourd'hui, les troupeaux des plaines de l'Aube et de la Haute-Marne ne sont presque plus gardés. L'élevage ovin vient en complément des grandes cultures de céréales –– blé, orge et colza – dans lesquelles la Champagne-Ardenne s'est spécialisée. "On utilise les moutons pour valoriser les coteaux que l'on ne peut pas cultiver, explique Bernard Piot, qui gère 400 hectares de cultures et 37 ha de prairies. Maintenir des zones d'herbe nous permet de bénéficier des aides de la Politique agricole commune."

Conséquence : les aires de pâturage sont généralement petites, dispersées et souvent éloignées des bergeries. Les moutons y demeurent jour et nuit, entre huit et dix mois de l'année, sans présence humaine. L'étable accueille seulement les brebis et leurs tout jeunes agneaux promis à la vente.

L'étable accueille seulement les brebis et leurs tout jeunes agneaux promis à la vente.

"On ne peut pas rentrer les bêtes à l'étable à 18 heures quand on est sur la moissonneuse, vitupère Nicolas Boucley. Et si on embauche, on ne rentre pas dans nos frais." La famille dispose bien de deux chiens patous, mais ils ont été dressés contre les voleurs et non les loups, et "ne peuvent pas rester seuls loin de la bergerie". "Le loup étant une espèce protégée, c'est à l'Etat d'assumer", fustige-t-il.

TIRS DE DÉFENSE ET INDEMNISATIONS

Alors que la grogne monte dans les bergeries –– 21 élevages ont été touchés –, les préfets de la Haute-Marne et de l'Aube ont autorisé des tirs de défense, par des agents assermentés, à proximité des troupeaux attaqués. Mais aucun loup n'a pu être repéré. L'Etat a également financé l'achat et l'installation de clôtures électriques pour deux éleveurs, dont les Boucley. Enfin, des indemnisations sont versées, 160 euros par victime. La facture s'élève cette année à 17 600 euros pour la Haute-Marne et 14 000 euros pour l'Aube.

"Cela rembourse le coût d'achat de la brebis, mais pas le manque à gagner de l'agneau qui n'est pas né, calcule Bernard Piot. Sans compter le stress pour les autres brebis gestantes qui risquent d'avorter." Des pertes indirectes qui inquiètent Michèle Boucley : ses brebis qui ont subi des prédations ont trois mois de retard dans leur gestation.

"SI LES ATTAQUES SE POURSUIVENT, ON ARRÊTERA L'ÉLEVAGE"

Le chemin de Nully (Haute-Marne) sur lequel le loup a été photographié le 13 septembre.

Pour les éleveurs-céréaliers, la cohabitation entre l'homme et le grand canidé est impossible dans la région. Une certitude que partage le député UMP de l'Aube, Nicolas Dhuicq, qui a cosigné, le 10 octobre, une proposition de loi visant à "autoriser l'abattage de loups dans des zones de protection renforcée", où le pastoralisme est fortement perturbé. "C'est un animal qui s'adapte très vite. Si on ne fait rien, il sera partout en France", prévient-il.

"En Italie et en Espagne, les loups sont très nombreux et cela ne pose pas de problème car les bergers gardent leurs troupeaux, rétorque Pierre Athanaze, président de l'Association pour la protection des animaux sauvages. Le statut d'espèce protégée est menacé par une frange de l'élevage qui est dans un refus dogmatique des grands prédateurs alors qu'ils sont essentiels aux écosystèmes." "Si les attaques se poursuivent l'an prochain, on arrêtera l'élevage, menacent de leur côté les éleveurs. On élève des brebis, pas des loups. On n'a pas signé pour faire des croquettes fraîches."
Audrey Garric

"La population de loups croît en France à un rythme de 20 % par an"

Venu des Alpes et des Vosges, le loup multiplie depuis mai les attaques dans les élevages ovins de l'Aube et de la Haute-Marne. Jusqu'où peut-il aller ? Comment s'implante-t-il sur de nouveaux territoires ? Réponses avec Eric Marboutin, responsable des études sur les loups et les lynx à l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS).

Où trouve-t-on des loups aujourd'hui en France ?

Eric Marboutin : Les loups, réapparus en France en 1992 après avoir été massivement chassés et empoisonnés, sont aujourd'hui présents dans 24 départements. Les animaux sédentarisés sont essentiellement localisés dans les Alpes, mais aussi dans les Pyrénées-Orientales, la Lozère, et le sud du massif vosgien. Des loups isolés ont également été aperçus en Aveyron, dans le Gers, dans l'Aube et la Haute-Marne.

Voir l'infographie : Le loup a fortement étendu son territoire en vingt ans

Comment expliquer la croissance de cette espèce ?
La population de Canis lupus, qui regroupe entre 250 et 300 individus, croît en France à un rythme de 20 % par an. Elle se développe, comme ailleurs en Europe, en raison de la croissance des forêts, de la nourriture abondante et diversifiée (le nombre d'ongulés sauvages est en hausse depuis trente ans) et d'un statut de protection favorable, avec la convention de Berne de 1979 et la directive Habitat Faune Flore de 1992.

Le loup est un super-prédateur : il n'a pas de concurrence avec d'autres espèces. Néanmoins, la croissance actuelle de cette population ne se situe pas à son maximum biologique : avec des paramètres de survie et de fécondité au maximum théorique, le taux de croissance peut atteindre 40 %.

Comment les loups s'implantent-ils sur de nouveaux territoires ?

Des loups quittent la meute à deux périodes de l'année : avant l'hiver, quand il y a une concurrence pour l'alimentation au sein de la meute car les jeunes de l'année ont besoin de presque autant de nourriture que les adultes ; et à la fin de l'hiver, au moment du rut, quand il y a conflit pour accéder au statut de reproducteur. Ces animaux cherchent alors un nouveau territoire et peuvent parcourir 40 à 50 km par nuit. Au final, ils s'installent en moyenne à 200 km de la meute d'origine.

Comment choisissent-ils leur habitat ?

On ne sait pas pourquoi un loup s'installe quelque part si ce n'est qu'il cherche un territoire avec de la nourriture. Son régime alimentaire est composé de 75 % à 90 % d'animaux sauvages (comme les chevreuils ou lièvres) et de 25 % à 10 % d'animaux domestiques (des moutons et, de temps en temps, de jeunes bovins et caprins). Il mange en moyenne 2 à 3 kg de viande par jour, mais peut jeûner plusieurs jours et compenser ensuite.

Mais le loup peut biologiquement vivre n'importe où : dans les montagnes, les forêts, les grandes plaines agricoles, les déserts froids, les régions chaudes, etc. Il n'y a pas grand-chose qui l'arrête : il n'est par exemple pas inféodé aux forêts dans ses déplacements. C'est vraiment une espèce "plastique" qui s'adapte à tous les écosystèmes. C'est d'ailleurs le mammifère terrestre qui a eu l'aire de répartition historique la plus large au monde : l'hémisphère Nord.

Peuvent-ils se rapprocher des villes ?

Les loups peuvent passer près de zones habitées mais ce n'est pas quelque chose qu'ils recherchent : il n'y a pas assez de nourriture dans les villes et, comme tous les animaux sauvages, ils craignent la présence humaine et le bruit. Néanmoins, au XVIIIe siècle, il y avait des loups partout en France, y compris près de Paris, dans les forêts de Rambouillet, de Versailles ou en Sologne. L'espèce a finalement reculé en raison de la concurrence avec l'homme.

Propos recueillis par Audrey Garric

Des loups attaquent un troupeau de chevaux

Des loups ont attaqué nuitamment la semaine dernière un troupeau de chevaux de randonnée et d'attelage dans un parc électrifié à Auron, une station de ski dans le sud du massif alpin, apprend-on jeudi de sources concordantes. Un cheval a été tué et un autre a été blessé lors de cette attaque.

Les loups ont "poursuivi le troupeau", constitué d'une trentaine de chevaux de Mérens, et "ont dévoré (...) un cheval qui s'était pris dans les filets d'une piste" de ski, a témoigné Jacques Riguccini, leur propriétaire. "Je ne suis pas éleveur pour faire de la viande à loup", a déclaré M. Riguccini, qui a perdu quatre bêtes ces dernières années. En 2011, une de ses juments a déjà été attaquée et, en juin, un poulain a été dévoré. La meute de loups est importante, selon lui, et l'augmentation de la fréquence des attaques a maintenant un impact direct sur la pérennité de cet élevage.

Les loups, qui avaient disparu pendant de longues années en France à la suite de leur chasse systématique, sont désormais protégés et sont revenus naturellement au début des années 1990. Leur nombre est en croissance constante, d'où une multiplication des attaques de troupeaux qui exaspèrent les éleveurs.

Un éleveur de chevaux dont une bête est tuée reçoit "entre 460 et 1 800 euros d'indemnisation, en fonction de la race, de l'âge et de la valeur économique de l'animal", indique la sous-préfecture. Selon la sous-préfète des Alpes-Maritimes, Sylvie Cendre, les éleveurs du département ont dû faire face à quelque 600 attaques depuis le début de l'année. Officiellement, il y a 250 loups en France, "mais, en réalité, on sait qu'ils sont bien plus nombreux, de l'ordre de 300 à 350", a-t-elle précisé.